LE VOYAGE AMOUREUX

 Entretien du 09 avril 2009 à Biarritz au sujet du Voyage amoureux par Sidonie Gaychet

Qu'évoque pour vous la notion de voyage amoureux ? Que sous-entendez-vous par cette notion ?


Claude Nori : Ce pourrait être une façon de définir ce qu’est pour moi la photographie. Dès l’instant où je me suis saisi d’un appareil photographique,  j’ai senti intuitivement que ce serait  avant tout une façon de m’extraire du quotidien, de me décaler par rapport à  la réalité,   de mener une autre vie que celle qui m’étais imposée par l’habitude, les conventions,  d’être dans une sorte de sur-réel. La photographie m’obligeait à un acte à la fois physique et sentimental, une sorte de nomadisme romanesque qui devait m’entraîner vers des territoires nouveaux où j’espérais tomber amoureux. L’amour a toujours été au centre de mon intérêt comme beaucoup de monde, mais parce que mes parents étaient natifs de Vérone, la ville des amants éternels, Roméo et Juliette. Quand j'étais tout petit, nous allions visiter la villa de Juliette, je montais sur le balcon et je me racontais la scène. J’étais aussi très marqué par les inscriptions que les amoureux du monde entier incisaient sur le grand portail en bois, une sorte d’ex –voto où ils demandaient à Juliette de sceller leurs passions. Ensuite à Toulouse où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, mon père aimait allait s’asseoir en ma compagnie au Jardin des Plantes sur un banc  qui faisait face à une statue. Il s’agissait d’un couple nu et enlacé  qui laissait apparaître les fesses radieuses  de la jeune femme.  Mon père me parlait de son pays natal et dans mon imaginaire, c’était bien Roméo et Juliette qui était en face de moi. D’ailleurs par la suite, cette statue longtemps disparue puis restaurée, je l’ai beaucoup  photographiée dans tous les sens, elle est très importante dans mon livre sur Toulouse.

Enfin voilà, moi j'ai toujours été marqué par le sentiment amoureux et les opéras de Puccini que mes parents adoraient. Ce qui est drôle, c’est que j’ai commencé la photographie alors que je désirais devenir cinéaste. En voyant pour la première fois le film l’Avventura d’Antonioni, j’ai été abasourdi, sidéré, ébloui par le visage en gros plan et en cinémascope de Monica Vitti  lorsqu’elle se trouve sur le bateau qui l’emmène sur l’île où se perdra son amie. C’est un plan de 5 ou 10 secondes, mais pour moi il était interminable et j’aurais voulu qu’il dure toute une vie. Tout de suite j’ai pensé « je veux faire du cinéma et reprendre ce plan, cette scène la durée d’un long- métrage » et filmer ainsi une femme que j’aime. En fait, je n’ai fait qu’anticiper mon désir de faire des images qui ne défilaient pas mais qu’on pourrait admirer le temps qu’on voudrait. Il faut bien avouer que dans les années 70, faire du cinéma coûtait très cher car  on devait  tourner avec de la pellicule16mm. Je suis tout de même allé à Paris aux "Cahiers du Cinéma" où j'ai pris quelques cours théoriques et pratiques  mais devant les contraintes à la fois techniques et financières, je suis passé à la photo.  Au début, j’ai fait mes gammes, en passant beaucoup de temps  au laboratoire à percer les mystères du tirage puis je suis passé aux essais formels, aux recherches sur la lumière, à photographier les objets, du reportage. Un beau jour, je me suis enfermé dans un grand magasin pour réaliser des portraits des mannequins en cire et puis j’ai commencé à photographier mes copines à Toulouse. C'était une façon de commencer à photographier l'humain et puis aussi une façon de me rapprocher de filles que je croisais dans la rue et  qui servaient mes expérimentations, des effets de superpositions à tendances surréalistes ou fantastiques. Je pense que je n’osais pas encore aller vers l’essentiel et que je mettais un écran de prétextes  devant mes images. Et puis, un jour, «boum»! un ami me fait découvrir un appareil nouveau qui venait de sortir, un Canon autofocus, entièrement automatique. On appuyait et ça marchait tout seul, le moteur faisait avancer le film, j'ai trouvé ça formidable. C'était un gadget qui permettait de ne pas s'occuper de technique et surtout qui  me faisait passer pour un amateur. Il possédait un autre avantage. On pouvait conduire d’une main et tenir un volant  pendant que l’autre appuyait sur l’appareil. Ce que l'on ne pouvait pas faire avec le Leica où il était nécessaire d’utiliser les deux mains. Et ce petit appareil  très facile et très léger me permettait de dire : «Mais moi, je ne suis pas photographe, je suis quelqu'un qui s'amuse avec la photo.» 

À cette époque, ma rencontre avec Edouard Boubat fut déterminante. Pour les éditions Contrejour, je m'étais mis en tête de faire avec lui un livre sur ses meilleures photographies des femmes qui parcourraient nombreuses ses reportages. Cet aspect sensuel de son œuvre  était passé sous silence. On avait fait de lui un apôtre de la paix, tourné vers le spirituel et les penchants bibliques, ce qui n’était pas faux.  Je lui ai donc proposé de réaliser un ouvrage sur les Préférées, à la fois ses plus belles photos de femmes et ses rencontres les plus importantes. Plus tard, j’ai tenu à publier son histoire d’amour avec Lella, cette fille aux grands cheveux qui hantent ses photographies. Et j’ai rencontré Lella, mais je n’ai pas osé la prendre en photo.

Tout cela est venu un peu en même temps, la découverte de cet appareil, la rencontre avec Edouard avec une envie folle de simplicité, de laisser la poésie entrer dans ma vie à travers cet objectif  facétieux. Il faut avouer que je sortais  d’une grande passion avec Donna Ferrato, une photographe américaine qui depuis a obtenu le prix Eugène Smith qui passant par la galerie Contrejour,   vécue presque une année avec moi  avant de repartir aux USA. J’avais écrit un roman sur elle, Une Fille Instantanée aux éditions du Seuil et réalisé un livre sur des photos de baisers prises à la télévision «  je vous aime » qui pensais-je la ferai revenir.  Je m'enfermais chez moi, je regardais les films à la télévision sur les trois seules chaines existantes en noir et blanc uniquement.  Tous les dimanches soir, j’attendais les films d'amour pour photographier la scène des baisers sur une musique sentimentale. Comme il n’y avait pas de magnétoscope, il ne fallait pas se tromper et se tenir prêt pour l’instant fatidique. Je refusais le réel, je ne sortais presque pas en demeurant dans ce halo blafard et dans le noir, sans doute par crainte de rencontrer quelqu’un d’autre.  J’étais vraiment dans une période de désespoir et de grande dépression. Mais en même temps je voulais faire une critique de l'amour à la télé, et donc tout était assez compliqué !

Alors, le déclic avec Boubat et cet appareil amical fut réellement important. Hop, du coup, je me suis dit : «Maintenant, il  y en a marre! Je vais sortir !» Finalement la photo, c'est ça, c'est le bonheur, la liberté, c'est partir et photographier des gens, des femmes dans la rue, en rencontrer le plus possible, flirter avec elles ! 

Je pense que j’ai eu beaucoup de chance de trouver un petit espace créatif dans la photographie qui avait été peu abordé jusqu’alors, une démarche originale qui se situait entre le romantisme à la française du genre François Truffaut et un lyrisme plus typiquement italien.


C'est toujours référencé !.


Bien sûr, dans la photographie américaine, il y avait quelques références. Des gens comme Gary Winogrand ou Lee Friedlander  qui s’intéressaient  aux paysages urbains dans lesquels les femmes avaient une importance plutôt décorative  et qu’ils regardaient avec des yeux de reporters. Moi, j’ai décidé que la rencontre, que ma rencontre avec  des inconnues dans la rue deviendrait mon moment décisif.  Dans « l’innamoramento », j'ai toujours privilégié le flirt. C'est vrai que c'est la partie qui m'intéresse le plus dans l’aventure amoureuse consiste à prendre congé d’une femme  en sachant que tout sera possible demain, c’est de faire durer le plus longtemps possible cette attente qui  nous met dans un état d’exaltation extrême, à fleur de peau. Avec la photo, c'est un petit peu ça aussi : on ne va jamais jusqu’au bout, on reste sous le pas de la porte. Tout cela est peut-être un peu confus ?


Non, non, c'est très bien. Justement, vous parliez du flirt de la photographie comme un moyen de séduction. Est ce que c'est cela que l'on peut retrouver dans Vacances à l'italienne 


La photographie est pour moi un art de vivre, une certaine philosophie et en même temps un prétexte formidable. Oui, Vacances à l'italienne, c'était ça. En Italie, il y a la notion de plage, de mer et de vacances. J’aime beaucoup le mot vacances car dans vacances il y aussi la notion de vacance.C'est sans doute pour cela que j'adore Lartigue. Durant les vacances, les gens se comportent d'une façon  en échappant à leur quotidien, ils échappent un peu à eux-mêmes, ils sont dans une  sociabilité différente et ils sont la peau à nu.  Sur les plages, ils abandonnent leurs vêtements, se mettent en maillot de bain. Pour moi, tout devient plus intéressant.  Cette espèce de beauté des corps, des attitudes, cette notion de peau qui n’existe pas lorsque l’on fait des photos en ville. Et puis, les vacances sur les plages italiennes correspondent à un rituel très codifié.  Etes-vous déjà allé en Italie ?


Je suis allée à Venise enfant.


Ah oui ? Sur les plages, les bains  privés avec leurs cabines, leurs chaises longues et leurs parasols  structurent le territoire comme une petite ville où règnent les maîtres nageurs. Il y a aussi les restaurants, les bars où se retrouvent chaque année  les jeunes et les moins jeunes  qui viennent des grandes villes. À Rimini, par exemple, long, tout le long de la plage qui doit faire 20 kilomètres, chaque bain possède un numéro et un nom,: il y a le bain n°3 qui s'appelle chez Claudio, un autre qui s'appelle chez Alberto... Chacun d’eux à sa propre histoire, ses habitudes. Et puis, à midi, tout le monde s'en va pour déjeuner puis pour revenir à deux heures et quitter la plage vers six heures pour se préparer à la « passegiatta ». Les Italiens adorent la photo, ils aiment poser et prennent beaucoup de plaisir à faire les beaux ou les imbéciles. Ce n’est pas comme ici où lorsqu’on désire faire une photo de quelqu'un, il demande inquiet : «C'est pourquoi ? C'est comment ? Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi vous faites des photos ? Je ne vous ai rien demandé ! Je ne vous permets pas !».

 En Italie, les filles qui posaient pour moi  me demandaient «Est-ce que tu ne veux pas photographier ma copine ?» et les parents ajoutaient : «Moi aussi j'ai une fille qui est superbe, tu veux bien la prends en photo?» Donc, il y a un imaginaire en  Italie qui persiste et qui vient du cinéma et des romans-photos et des élections de Miss. Les filles rêvent de devenir des Miss, non pas Miss Italie mais juste Miss de leur village pour épater les garçons.  Avant c’était assez joli, mais aujourd’hui avec Berlusconi cela devient  un peu plus obscène  car elles  sont polluées par la mode, le fric, la drogue, le sexe, l’attirance de passer à la télévision…

J’étais gâté grâce à mon petit accent français qui donnait du piquant à nos rencontres et ouvrait des discussions intéressantes. 


Donc vous parleriez de voyage amoureux dans celui-là en particulier ? Pour ces filles... Ce sont des amours de vacance quelque part ? 


Des amours réels mais surtout  imaginaires ou rêvés.  Il y a des fois en photographiant, je me rapprochais trop prés  mais je tiens à garder une part de mystère sur tout cela. Évidemment  si aujourd’hui à mon âge, je photographiais les jeunes filles comme je le faisais à l'époque cela serait complètement différent. Je suis devenu une espèce d’ovni, un « signore » un peu étrange, avec un chapeau et les femmes se demandent bien pourquoi je prends des photos. À l’époque, c’était pour moi totalement naturel de passer d’une fille à une autre même si je percevais bien  le côté émotionnel de ma démarche car  cela demeure toujours  très émouvant de faire des portraits sur une plage, à l’ombre des cabines de bain, un peu à l’écart... Et puis, j'étais seul. J'étais seul pendant quinze jours. J'étais seul dans un hôtel à photographier et le soir,   je cherchais de la compagnie, des copains, une histoire. C'est toujours très compliqué quand on parle de cela, du rapport que l’on peut avoir avec une adolescente ou une fille qui n’est pas majeure.  Je le répète, moi j'aime garder une part de mystère. Le voyage amoureux pour moi c'est ça, être aux limites de la photo, se rapprocher  pour un jeu  de séduction consenti des deux côtes. Il faut qu'il y ait un moment, comme ça, où tout bascule, où l'on sent qu'il se passe quelque chose de vrai.  L'appareil est vraiment un go-between entre deux personnes qui, à un moment donné, échangent quelque chose  de très beau et de très pur. Et puis après, qu'on aille un peu au-delà, qu'il y ait des baisers ou des caresses, cela est une autre histoire.  Ce qui m’intéresse, c’est ce moment suspendu, qui est gagné sur le temps, qui est un signe de vitalité  et de vérité et qui agit comme un coup de foudre.


J'avais relevé la différence avec Stromboli  : dans cet ouvrage il y a une femme que vous aimez, que vous amenez sur les traces de Rossellini et Bergman. Mais curieusement, il n'y a pas forcément que des photos d'elle, plutôt des photos de l'île. C'est un livre qui a été publié plus tard. Peut-on parler d'une évolution dans les envies, dans la façon de photographier ? 


Oui, j’avais le désir d'emporter la femme que j’aimais et qui était insulaire  dans une île qu’elle ne connaissait pas, un lieu de mémoire cinématographique et qui était peuplé de mes fantasmes. Il m'est arrivé souvent  de séduire une fille par le stratagème de la découverte de l’Italie  qui est le pays de la beauté et de l’amour,  de l’emporter d’abord par mes paroles vers Rome ou Naples. Là aussi c'est le fait de dire «je t'emmène» qui est le plus important avec tous les espoirs, les rêves, les images mentales qui s’y rattachent. Ensuite, le voyage commence et les photographies que je prends ne correspondent pas forcément à  ce que j’avais pensé. Heureusement d’ailleurs ! Pour Stromboli, ma véritable envie était d’abord d’emporter cette femme en terre inconnue, d’âtre confronté au volcan avec elle, de voir son corps nu et pâle sur les roches noires, une pulsion assez érotique.


C'est un film qui est dur...


Oui, c'est dur. ! Mais, moi je n'avais retenu du film que le visage d’Ingrid Bergman implorant Dieu  en fermant les yeux  dans une sorte d’extase tout près du cratère en fusion, 


Cette révélation divine qu'elle a sur le volcan ?


C’est juste une image pour moi. Et c'est pourquoi j'aime beaucoup Antonioni. Avec Antonioni, on ne se souvient que d'images contrairement à d'autres cinéastes où l'on se souvient des acteurs ou de l'histoire.  Une fois à Stromboli, j'ai été frappé par la beauté de cette île toute noire, et très graphique.  Je me suis livré à une recherche formelle, jouant sur les contrastes sans oublier bien sûr que sur cette île, Roberto Rossellini et Ingrid Bergman s’étaient livrés eux aussi à leur passion, ce qui redoublait la nôtre. Nous avons donc fait de nombreuses photos en pensant à tout cela. 


Il y en a quelques-unes. Il y en a une de vous deux aussi : il y a l'ombre sur le bateau. 

Oui, j’aime beaucoup cette photo lorsque nous arrivons au petit matin  tout près des îles éoliennes avec le volcan au fond. On est radieux de toute cette beauté, de cet instant tellement attendu alors on se serre l’un contre l’autre et je fais une photographie de notre couple, de notre ombre qui s’imprime sur une paroi du bateau quand on part.  Mais dans le livre, j’ai tenu à mettre une lettre de cette femme qui est corse, architecte et qui manifeste sa propre découverte, ses émotions, son attachement à la Méditerranée.  Le projet est une aventure commune. 


C'est une façon de créer une trace, de laisser une trace, d'immortaliser l'histoire quelque part?


Non, je voulais simplement donner ma version de Stromboli. D'ailleurs, j'ai continué après avec un autre travail que je vous montrerai, Mon cinéma italien. Maintenant, c'est clair : un territoire est donné, habiter un territoire par sa propre histoire, ses propres fantasmes, ses propres mythes. Parce que si on prend : comment photographier une ville? Moi je ne peux photographier une ville que si je vis mon histoire personnelle qui va s'incruster dans l'histoire de cette ville. Oui, il y a la prétention un peu de marquer la ville par l'histoire que l'on va vivre à travers elle. Il y a un peu de ça. C'est comme un cinéaste qui tourne un film sur Paris, il aimerait bien apporter une pierre à l'édifice "Paris et le cinéma". Si un jour il y a une rétrospective sur Stromboli, j'aimerais en faire partie.


Et, par rapport à l'histoire d'amour, est-ce que c'était une sorte de «ça a été» ? Une façon de prouver que cette histoire-là a existé, qu'à ce moment-là, il y avait cette histoire là ? Ou est-ce autre chose ?


En avançant dans la vie, lorsque je parcours mes planches contact,  je suis troublé par  les moments que j’ai vécu qui me semblent si loin et si prés à la fois.  Les regards qui me fixent ne sont plus auprès de moi mais demeurent bien au chaud dans mon cœur.  J’aimerais partir à leur recherche  mais c’est un désir un peu fou  voué à l’échec et peut-être aussi à la déception. Devant  le portrait d’une fille, je me demande  ce qu’elle pouvait bien penser devant le personnage que j’étais et qui se disait photographe. Que sont elles devenues toutes ces adolescentes,  ces femmes croisées l’espace d’une image, d’un sourire complice. ? Nous parlions souvent de cela avec Jeanloup Sieff. Il me racontait l’histoire d’une personne qui  vint frapper à sa porte  et Jeanloup lui dit «  Bonsoir madame », il ne reconnaissait pas  la jolie modèle de  dix-neuf ans  avec laquelle il avait eu une jolie histoire à Vevey en Suisse et fût frappé d’une sorte de stupeur. 

En général les filles que je retrouve et auxquelles j'envoie des photos sont très contentes, et semblent conserver  un bon souvenir de moi. Elles se mettent à revivre certaines choses, sont gagnées par une nostalgie poétique, un peu comme si elles relisaient des lettres d’amour.  Lorsque à soixante, on relit les lettres d'amour de jeunesse, on est frappés d'avoir écrit des choses aussi belles, aussi pures. Bon, voilà. Pour moi, la photographie, c’est un peu cela. 


Dans le livre Une fille instantanée, il y a dans le chapitre 8, un élément qui m'a frappée : le refus de Laura d'être photographiée. Ce refus d'être modèle pendant un voyage lors d'un petit week-end...


Je ne me rappelle pas. Qu'est ce que je dis ?


C'est un week-end à la campagne avec un accident de voiture dans les champs, un paysan qui intervient. Puis, il y a un repas aux chandelles pendant lequel le personnage de Claude raconte son histoire. Lorsque la voiture atterrit dans le champs et Claude souhaite la photographier et elle refuse en disant : «Je ne dois pas être ton modèle»...


Franchement je ne sais pas pourquoi elle dit ça  à ce moment-là !

Photographier le bonheur est un acte vraiment difficile peut-être plus compliqué que photographier la misère ou les drames. C’est quelque chose d’impalpable, une bulle de savon qui  glisse entre les mains, qu’on a du mal à attraper parce qu’on est soi-même à l’intérieur et que tout est fragile.  Lorsqu’on est heureux, on n’éprouve pas vraiment l’envie de photographier mais de se laisse aller  à l’ivresse du moment, de boire, de manger, d’embrasser, de soulever les corps. Ce n’est pas comme en littérature  où l’on peut écrire, je sens sa peau, le parfum  sur son cou. Avec la photo, il faut s’extraire un instant pour penser à la lumière, au cadrage, à la composition, aux objets qui encombrent et qui gênent, il faut tout de même un minimum de composition.pour rendre ce bonheur communicatif.  Et quelquefois  ça ne marche pas et l’harmonie autour de nous s’estompe et disparaît. Il faut respecter cette loi naturelle. 


Dans la préface de votre livre Toi et moi, Serge Tisseron qualifie vos photographies de couples de pudiques et réservées . 


Il a vu très juste… le fait de photographier au 50mm, c'est une volonté d'être à la distance juste et juste à la bonne distance.  On n’est pas trop loin, pas trop près, c'est juste ce qu'il faut. Si on veut aller plus près, on s'avance sinon on se recule. C'est une jolie vision. Si on veut aller plus près, il faut qu'on le mérite.  Par exemple, il y a cette photo dans  Un été Italien où des jeunes filles me sourient contre les piliers. Je me souviens très bien, c'était à Naples, un peu au-dessus de Mergellina, là où se trouvent quelques bains de mer privés pour les familles privilégiées. Pour y entrer, il est nécessaire de faire partie du club, de payer une cotisation. À l’entrée se tient un gardien. En  me promenant, je passe devant ce bain, je vois la terrasse et au bout de cette terrasse appuyées sur des  colonnes, trois filles  en maillot de bain. Je continue ma route et cette image me retient et m’obsède. Surtout ma rétine semble avoir  enregistré malgré moi la fille du milieu en maillot noir une pièce.   Alors, je fais marche arrière  et je l’aperçois, une beauté à couper le souffle et surtout une invitation à la photographier.  Cet instant est vraiment trop beau, il faut que j’y aille. Le gardien s’adresse à moi, mais je ne l’entends pas, une force irrésistible me pousse  en avant et je traverse cet espace interminable qui me sépare d’elle,  mon pas est décidé, mais je marche dans un état second. Heureusement l'appareil était automatique, alors le flash décide de se déclencher :"paf" Je l'ai prise comme ça, immobile, appuyée contre la colonne, le regard très fort dans le mien et puis, la photo prise,  ses copines sont intervenues : «Pourquoi tu fais ces photos?» J'ai dit «Parce que vous êtes belles.» Alors elles se sont mises à rigoler, j'ai fait toute une séquence comme ça et puis je suis reparti une fois que j'ai eu pris leur adresse. C'est vrai que si j'avais fait la photo au téléobjectif, je n’aurai pas obtenu toute dette émotion. Aujourd'hui j'aimerais bien savoir  ce qu'elle pensait lorsque j’ai appuyé sur le déclencheur, que devait-elle penser de ce garçon bizarre qui venait vers elle sans un mot ?  J’aimerais faire un livre  où les jeunes filles me parleraient des photos que j’ai prises d’elles, le souvenir qu’elles ont gardé de ce moment-là


Ça part de la démarche de ne pas se cacher pour prendre les photos. Vous ne volez pas les photos.


Ah, non ! Ne pas se cacher  mais au contraire, faire voir qu'on est là, se manifester, venir avec tout le poids de ce qu'on est. Moi, ce qui m'intéresse c'est de raconter l'histoire de la photo, l'histoire de cette photo-là. L'histoire de cette photo, c'est de ne pas se cacher. Ça ne peut marcher que comme ça. C'est subtil. 


Il y a la recherche de l'échange, donc. Même si ce n'est que pour un petit moment.


Oui, j'ai un texte là de Gilles Mora, qui  en parlant de mes photos  affirme que c’est sans doute l'unique version possible de Lolita de Nabokov. Il est sans doute un peu trop flatteur ! 


Et, le film que vous aviez fait et qui est passé au festival d'Arles : pourriez-vous m'en parler ? Puisque d'après ce que vous m'avez dit, je ne pourrai pas le voir...

J’avais écrit un scénario original d’après   Fiction d’Italo Calvino, l’histoire d’un photographe amoureux, un photographe qui vit avec une femme qu'il aime et qu'il ne cesse de photographier obsessionnellement. Un jour, cette femme le quitte et il décide alors de photographier, tous les endroits où ils ont été heureux ensemble, un voyage dans les souvenirs. Et puis, une fois qu'il a épuisé tous ces endroits-là, qu'il a fait le tour de tous les endroits possibles où il était allé avec elle, il  entreprend un autre voyage au cœur  des tirages  pour pénétrer au cœur des images. Donc il recadre les photos, il rentre à l'intérieur, s’intéresse à la bouche, à la nuque, aux cheveux, il va toujours plus profond…. Et à un moment donnée, on ne voit plus que du grain.  La fin du film est un délire psychédélique. 


Pour terminer, comment vous est venue l'idée de la cession du festival Terre d'Images sur le Voyage amoureux ? 


Claude Nori :  Ce thème m'intéressait du point de vue de la photographie professionnelle, du point de vue de la photographie créative et du point de vue de la photo amateur.  J’adore la photo d’amateur dont parle Bourdieu dans un Art Moyen, l’aspect ménager de cette pratique mais surtout le côté sentimental qui n’a pas échappé à  Roland Barthes lorsqu’il parle du punctum, cette attirance toute personnelle vers un être, une chose qui nous touche le cœur comme ça.  En fait, je cherche à faire des photos d’amateur mais avec une volonté esthétique. J’adore les images  prises à Venise, à Paris, devant des monuments, où l’on sent le photographe qui photographie sa femme, sa petite amie, qui la prend en photo sans aucune intention artistique mais parce qu'il l'aime parce qu’il désire conserver ce moment à tout jamais.

 La photographie de mariage, c’est autre chose parce qu’elle fait appel à des codes, à des règles bien précises. Il y a beaucoup de photographes au Mexique, à Cuba, en Italie qui font des photos complètement dingues : des photos où ils  font poser  les couples dans des voitures décapotables en en leur faisant faire des kilomètres et prendre des poses hallucinantes. Il y avait aussi une section concernant les photographes qui voyagent en couple comme les Michaux ou Guedj et Durruty puis un hommage à Lartigue à Biarritz à travers  ses photographies de Bibi et de ses nombreuses  conquêtes. Et à Sylvain, le photographe des vahinés, tombé raide fou de Téhani .qui  à l’âge de  quatre-vingt deux ans  vint danser sur la scène du casino Bellevue.