Il me semble vous avoir rencontré quelque part


Extraits du livre  : Il me semble vous avoir déjà rencontré quelque part , Contrejour 1983

Après avoir publié Je vous aime en 1979, je me rendis compte à quel point cet ouvragez était autobiographique, bien plus qu’un journal intime. Quelques mois auparavant, je ne savais pas qu’en photographiant les scènes d’amour, le soir, sur ma petite télévision déglinguée, afin d’évoquer la non  communication entre les gens,  n’était en fait qu’une façon de combler le vide affectif laissé par Donna, la femme que j’aimais et qui était partie. Les acteurs qui s’embrassaient sous la brûlure des sunlights remplaçaient dans mon angoisse et ma solitude les femmes que j’aurai dû rencontrer, séduire, toucher, dans la rue, dans ma vie.

Deux ans plus tard, j’échangeais l’appareil photo contre une machine à écrire, la pellicule contre le rouleau encreur, le tirage contre la feuille de papier et je publiais le roman  Une fille instantanée en 1981 aux éditions du Seuil dans la collection  Fiction et compagnie dirigée par Denis Roche.

En 1981, le photographe Roger Vulliez me fait découvrir le Canon AF, un petit appareil noir et amusant à moteur incorporé et mise au point automatique. Je suis enthousiaste, j’achète le même.  Cet appareil est une révolution, comme le Leica le fut à son époque, il permet d’être réellement dans le présent, d’aller aussi vite que ses propres émotions, de cadrer sans réfléchir, d’être le troisième œil mythologique. Son allure pas du tout professionnelle, gadget, permet de ne pas être pris au sérieux et de brouiller les pistes. J’ai envie de sortir lorsqu’il fait beau, de marcher, de faire des rencontres, l’appareil dans le creux de la main et le sourire «  dans l’autre »

La photo se confond avec ma vie et ma vie avec la photo dans un enchevêtrement magique où je ne sais plus quelle action précède l’autre…

Lorsque le printemps commence chatouiller Paris de ses premier rayons de soleil, les s’excitent dans les avenues, les corps se déhanchent, les regards se croisent enfin, les couleurs clignotent et les photographes sont pris de frénésie. Je retrouve souvent Edouard Boubat dans une pâtisserie de l’avenue du Maine, où les gâteaux, comme les femmes, sont aux fruits de la passion, avant de nous diriger sur les trottoirs bondés de Montparnasse vers le jardin du Luxembourg….

Je ne tiens pas du tout à me cacher derrière les fourrés ou passer mon œil par le trou d’une serrure lorsque je prends une photographie. Être un homme invisible qui glisse furtivement sur la réalité, cela ne m’intéresse pas. J’ai autant besoin de voir que d’être vu, j’ai besoin de cette complicité qui unit un instant le photographe au photographié. Quoi de plus émouvant en effet qu’un visage anonyme perdu dans la foule et dont le regard étonné s’accroche à vous, se plante dans votre cadre, vous transperce le cœur.

L’appareil photo est un instrument de séduction qui me sert à rencontrer des filles, à briser quelquefois le mur de l’indifférence et à égayer les couloirs glauques du métro….

Ce qui m’intéresse en premier lieu, c’est de capter le moment où toutes ces femmes sont en déséquilibre. C’est de transmettre un instant de séduction et d’émotion, une vibration épiphanique.