Lunettes


Extraits de la préface d’Agnès Varda

Contrejour,1976

La belle photo, c’est la mort de la photographie en livre parce qu’un livre d’images-en fait- c’est comme un film, un roman photo et il faut alors qu’existe un mouvement, ou un sentiment, qui nous mène d’image en image. 

C’est ça qui m’a plu dans le livre de Claude Nori quand il l’a apporté à la maison ? ce n’était pas encore un livre, mais des photos déjà mises en ordre. Il les présentait l’une après l’autre, les tournant deux par deux.

As de doute : ces images s’enchaînaient, s’imposaient à moi. J’étais prise. Parce que quelque chose était commun à toutes ces doubles pages, un objet bien sûr, une chose vite identifiée : une paire de lunettes… monstrueuses… trop grandes… en plastic cassé, avec des verres trop noirs.

Cà sent un peu la mort. Le coup des lunettes noires, je le connais. Dans Cléo, j’avais fait un petit sketch : Godard y voit tout en noir à cause de lunettes noires… Mais ici c’est pire, ça sent la mort et la débauche. Les lunettes n’ont ni branches, ni bras, mais des jambes ! Comme les jambes de ces mini-poupées qu’on vend au casino de paris pour des hommes qui les les tripotent à l’entracte…

Ce sont, c’est un objet de phantasme. Et c’est très bien comme cela.

Claude, je le connais depuis qu’il est arrivé d’Italie. Il était timide et avait fait quelques surimpressions d’images. Ca m’a plu…

Il venait de temps en temps, utilisait un peu mon labo et me montrait ses photos. De mieux en mieux. Ses débuts me faisaient penser à ceux de Guy Bourdin ; s’entêtant dans sa chambre à trouver son style avant d’affronter le monde. Claude à ceci de particulier qu’il ne cherche pas à faire de belles images. Il s’en fiche s’il y a un bout de radiateur au bout de l’image, ou l’ombre d’un désordre qui dérange le fond ou un reflet dans la fenêtre. Il a l’art de ne pas s’en occuper. Il cherche à raconter une impression, il n’et ni puriste ni reporter, il est conteur…

Phrases toutes faites, images mentales, Nori bricole au milieu de tout cela, s’amuse à brouiller les pistes, à camoufler les corps de femmes, à les habiller d’ombres, de plateaux, d’animaux empaillés… Comme si toujours l’idée des lunettes l’emportait sur toute autre idée. C’est un jeu. Il le joue.