LES COULEURS DU BONHEUR

Préface du livre les couleurs du bonheur.
Par Gilles Verneret, Paris, mars 2003

Il suffit d'inverser les dernières lettres et N-O-R-I devient N-O-I-R. Des paradoxes du bonheur : associé à la honte comme à la facilité.
- La honte qui fait qu'au fond chacun recherche le bonheur exclusivement (comme en dehors du monde : retranché et nageant au-dedans de lui), tant il est si mal partagé qu’on ne l'éprouve que dans ce retranchement du commun des mortels (l'image
chez Nori isole le couple dans un paysage tout aussi passionnant, mais absent de l'idylle), d'où le corollaire  « pour vivre heureux, vivons cachés » à l'abri du regard des autres, comme si le bonheur était l'état anormal dans un monde de malheur.
Dans N-O-R-I, il y a aussi l' OR, celui du BON-OR :
Il est là dans le viseur du photographe, brillant par son absence qui en éprouve un (bonheur) supplémentaire, quand il l'attrape au vol. Puis, regardant rétrospectivement les images mortes ou fixes, il se remplit de nostalgie de ce bonheur qui passe, dévoilant derrière la fiction ses états impermanents.
- Être au bonheur, comme on n'y est pas, au «  Bonheur des couleurs ›› chez Nori qui nous le fait goûter à même Fuji. Et Matisse éclate au verso de toutes les double pages de ce travelling de lumière affûté, du regard photographique, comme un mets d'harmonie délictueuse (oser jouir du beau ).
- Couleurs de la pêche, qui a la préférence et la saveur des chairs de jeunesse,
nostalgie ludique des adolescences qui ne se perçoivent pas encore (plus encore) comme telles, filles aux teints de pêche [jamais ne s'adresse au rédhibitoire péché...de jeunesse]
- Des jardins verts, trop verts et végétation de tomates encore vertes de l'expérience de la flétrissure : luxuriantes et rouges que l'on déguste à même le jus explosif accompagnement visuel illusoire de la Pasta Italiana (dont se réclame Nori, sans la pub).
- Ou bien que le temps soit gris et humide sur la baie plaintive de Biarritz, ou ailleurs ensoleillé dans l'î1e du Pacifique, le bonheur chez Nori se nourrit de la joie d'exister avec le recul du regard qui fige et distancie.
- Couleurs d'un matin aux clartés juvéniles, où les persiennes baignées de rayons diffusent la lumière, dessinant au fur et à mesure le sourire de l'enfant qui s'éveille (la photographie anticipe l’à-venir ) et délivre là l'envers de sa nature mélancolique : une espérance future.
Nori a du culot : montrer le bonheur du doigt, tournant le dos aux complaintes compassionnelles et son regard touche la cible de la petite voix qui dort en chaque être humain, dans le bonheur toujours ravivé de la vision d'un lever de soleil, d'un café qui fume ; devant le sourire radieux d'une femme désirée et désirante ; dans le coucher nostalgique d'un soir sur la plage, car le bonheur est triste et tombe comme le soir et c'est mal connu qu’il s'éprouve [quand la douleur n'est pas là pour anéantir l'être] dans cette nostalgie de le sentir fuir sous ses pieds comme le sable, et disparaître, en cendres.
- Car le bonheur inclut la nuit, quand le malheur ignore le jour.
- Sentiment d”être complètement et indûment au monde tout le temps.
- La tristesse est le point mort du bonheur, qui le fait repartir après que l'aube se soit évanouie.
- Permanence à ne pas confondre avec le plaisir fugitif, celui des amants égarés des night-clubs, ces fameux instants qui ne sont que des ratures à l'état de bonheur pérenne qui se prépare, comme un manuscrit achevé qui ne se retouche plus. Nori ne vole pas les instants, mais nous fait partager ces joies simples en réanimation qui, mises bout à bout, créent le bonheur de la vie. Images pénétrées d'intimité sans violer l'antichambre privée, cette femme qui surgit de l'ombre (peut-être la sienne), esquisse baignée de soleil et d’amour, peau nue et hâlée, bonheur chuchoté qui n'élève pas la voix et rayonne de tous ses feux.
Puis Nori, parle, nourrit le silence. À son corps défendant, DEFENDU ! Car comme tous les gens qui se consacrent aux autres, il cultive la pudeur de s'oublier et la peur de s'afficher (autre qu'en papier glacé). N'aime pas que l'on parle de lui ; aussi convient-il de faire comme si nous parlions d'un autre. Il se consolera en se faisant la réflexion que l'on prend - ici - autant soin de lui qu'il le fait d'habitude pour autrui. Reconnaître qu'en parlant de l'autre, on parle aussi de soi. Autre façon de choisir chez l`alter ego, ce qui en nous : fait écho.

CEST UN PHOTOGRAPHE AMOUREUX DU BONHEUR

 Entrée en matière
Volubile Claude, peu avare de gestuelle latine, les mains accompagnant les grappes de mots qui s'égrènent imprécises sur un rythme élevé, la tête
dodeline au rythme des envolées lyriques (mode monotone, atone) et des inflexions du langage. On revient plusieurs fois sur le « dit », de peur des
«  mal-dits », du loupé, du bougé. On re-déclenche. Puis l'obturateur vocal traîne, hésite pendant que l'on se caresse le front d'une pogne malhabile,
reste ancien d'un tic de l'adolescence, où l'on ramenait sans doute la mèche rebelle au-dessus du regard obstrué. La mise est soignée : « désir de
séduire », dit-il. Intonatíon enthousiaste avec retenue, mélange d'accent du sud avec parfois une attitude plus nordique. Le photographe reste fuyant
quand il se livre, direct et paradoxalement distant dans sa chaleur d'expression, franchise et crudité finissant par l'emporter en bout du rouleau
de pellicule. Nori gagne à être connu. On recharge. Deuxième bobine et les différentes facettes du personnage : << Quatre-vingt-dix pour cent des
images de ce livre sont nouvelles, jamais été montrées... ›> NOUVELLES ! Le mot est lâché, comme le vin nouveau, début commencement, naissance,
départ origines, préliminaires (clés du vocabulaire norissien). « Parallèlement au noir et blanc, j'ai toujours travaillé un peu en
couleur, des couleurs très douces comme des pastels. En m'installant à  Biarritz il y a cinq ans, j'ai décidé de regarder la Côte Basque sous son aspect
métaphysique, d'éprouver le pur plaisir des formes, des architectures, des ombres et des couleurs changeantes du ciel et de l'océan. En novembre
2001, j'ai effectué un voyage éclair à Tahiti avec Isabelle. Je fus ébloui par les plantes, les fleurs, les fruits et les parfums qui la-bas prennent leur véritable
valeur émotionnelle. L'été 2002 à Biarritz, je m'étais promis d`installer une toile de fond sur la plage et de faire poser les vacanciers qui me
plaisaient en maillot. Malheureusement ce fut un été pourri et le soleil rarement au rendez-vous pour habiller les corps de sa lumière. Je me suis
donc intéressé à notre petit jardin. Tout à coup je me suis rendu compte qu'il était un résumé du monde, une scène du bonheur et que les palmiers
et les bambous pouvaient nous entraîner par l'imagination à Tahiti, aux Caraibes ou en Sicile. Un jour Giulia a eu envie de se déguiser et Elsa est
allée chercher les couronnes de fleurs, les paréos et les soutiens-gorge en noix de coco que nous avions ramenés de Papeete. « Le Bleu du ciel ›› a créé
un lien entre les images de Biarritz et de Tahiti et j'ai commencé à construire les doubles pages du livre, à chercher des rapports formels, des heurts
visuels mais aussi des accointances entre deux images, pour inventer à chaque fois une nouvelle photographie. ›>

 Le voyageur de I'enfance
Norissien. Tahitien, Terre d'images, puis Biarritz, festival. Une nouvelle courte et concise où l'on se raconte, qui fait découvrir une autre histoire,
un nouveau décor, autre rivage qui émerveille l`enfance. «  Je suis né dans l'ambiance nostalgique de l'Italie perdue. Mes parents
étaient émigrés de la région de Vérone, et s'étaient installés à Toulouse pendant le fascisme. Ils avaient ouvert une épicerie où l'on trouvait des produits
italiens et où se bousculaient tous les émigrés du grand Sud-Ouest et puis un restaurant où papa fit découvrir les nombreuses recettes de pasta de
toute la péninsule. C'est lui qui m'a transmis l'amour de la cuisine, des produits du marché qu'il me faisait tâter devant les maraîchers. Ce qui me sert
dans la photographie, c'est sans doute cette forme de nostalgie constructive et heureuse qui me vient de l'enfance et de l'adolescence au sein de ma
communauté, des souvenirs de grands repas familiaux se terminant toujours par les chansons des chasseurs alpins ou des mélodies napolitaines ».

Tout un cinéma
La vie est comme Un film. La photographie est une image fixe, sortie de ce scénario, pourtant le cinéma est né d'Elle. Animation contre méditation.
Quand on les assemble : on reconstitue l’histoire, mais le résultat final n”est pas identique. La photographie a précédé le cinéma, l'image fixe, l'image
animée... muette puis parlante, enfin numérisée.
Nori est né du cinéma pour aller vers la photographie, née de la nouvelle vague. Tout juste débarqué à Paris, sa fenêtre donne sur cour : pas celle
d'Hitchcock, mais d›Agnès Varda. Il y croise Mastroianni. Présage, mirage. Varda lui fait la préface de son premier livre. Une vision binoculaire,
« Lunettes ». Il réalise deux films dont le très émouvant « Amore mio » qui passe en 1987 sur Antenne 2. Il entre alors dans l'histoire. La sienne... des autres.
« J'ai découvert la photographie grâce à Patrick Chapuis, un ami qui vivait à Toulouse et possédait un laboratoire dans la maison de ses grands-
parents. Moi, je voulais faire du cinéma car j'étais fou de films italiens, que mes parents m'avaient fait découvrir. ]'étais allé une ou deux fois à Paris afin
de suivre les cours au Conservatoire Indépendant du Cinéma Français. Nous étions en 1965, j'étais complètement fasciné par deux films : << L’Avventura ›>
d'Antonioni, marqué par Monica Vitti, et « Riz amer » de De Santis avec Sylvana Mangano, qui surgissait d'une rizière avec un short relevé jusqu'en
 haut des cuisses. Je me disais que le cinéma, c'était merveilleux, et je m'imaginais très bien à la place du metteur en scène ! Je deviendrais donc
cinéaste et dirais à la suite de Godard que l'on fait toujours du cinéma pour filmer de belles actrices dans des moments formidables. Après deux mois
au conservatoire, n'ayant toujours pas eu la possibilité de porter une caméra à l’épaule, je rejoignís les stages de réflexion et de pratique qu'organisait la
bande des Cahiers du Cinéma. Je compris alors que pour faire un film, il fallait beaucoup d'argent et de relations. Et c'est à cette période que je me
suis mis à la photographie, un peu par hasard et par l'intermédiaire de cet ami qui trempait les mains dans le révélateur en me montrant cette image
latente, qui apparaissait petit à petit, comme par magie. Je me suis dit immédiatement qu'avec ur1 simple appareil je pouvais partir à la conquête
du monde, imaginer des images, les transformer au laboratoire, et m'exprimer très vite sans beaucoup de moyens. >>

Souvenirs, souvenirs
Nori se retrouve à Paris pendant les manifs de 68 à photographier des réunions d'étudiants, la prise de l'Odéon, les fêtes improvisées puis tente
sa chance dans la photographie de mode en Italie avant de participer au lancement de l'édition italienne du magazine Playboy, une vie dorée pour
ses vingt ans à regarder dans le viseur de son Hasselblad les corps bronzés de jeunes mannequins. Il se réveille un matin, gagné par l'ambiance lascive,
à se remettre en question, à se demander ce qu'il est devenu, lui qui rêvait de cinéma d'auteur. ._
«  J’ai éclaté de rire devant les sourires stéréotypés d'un modèle aux gros seins et je suis retourné à la case départ : direction Toulouse, début des
années soixante-dix pour faire du noir et blanc plus artistique. Puis je m'installe à Paris et je me retrouve au cœur du bouillonnement de la jeune
photographie créative (une sorte de nouvelle vague de la photo) au café-restaurant de Léon Herschtritt ou au photo-club des 30 x 40. Je croise les
membres de l'agence Viva, rencontre Bernard Plossu qui faisait partie de l'agence Marco Polo et nous parlons ensemble de l'idée de créer une nouvelle
revue et une maison d'édition ».
« Pour un magazine italien, Progresso Fotografico, je réalise des portfolios de Jeanloup Sieff de Robert Doisneau, de Georges Tourdjman, de Jean-Paul
Merzagora et je me fais rapidement une idée de l'état de la photographie française. Parallèlement, j'effectue la maquette de mon premier livre
« Lunettes ››, qui est l'histoire d'une abominable paire de lunettes que j'avais trouvée à Londres dans un free-market et que je faisais porter à des
inconnus ou à des amis que je plaçais dans d'étranges situations. Il faut se rendre compte qu'à cette époque, il n'y avait aucun rayon livres photo chez
les libraires, les rares livres de photographes étaient rangés dans la section Beaux Arts. Aucun éditeur ne voulant publier mon livre, je décidai finalement de passer à l'action en m'inspirant des expériences qui étaient menées aux USA par des créateurs comme Ralph Gibson ou Leslie Krims qui éditaient eux-mêmes leurs ouvrages, ou du très beau livre de Dieuzaide : « Mon aventure avec le brai » publié à compte d'auteur. «  Lunettes » initia l'aventure
des éditions Contrejour et du magazine du même nom, que je créai en 1975 avec un groupe de photographes et de critiques : André Laude, Arnaud
Claass, Bernard Plossu, Jacques Marchois, Carole Naggar, et Jean-Claude
Gautrand ».

À mots perdus
 Suite, CV sans histoire ainsi résumé :
CONTREJOUR SUCCES _ BEAUCOUP PARLE _ DE NOMBREUX PHOTOGRAPHES SONT VENUS _ C'EST FORMIDABLE _ LA BANDE DE VIVA _PUBLIE D'AUTRES PHOTOGRAPHES _ OUVERT GALERIE A MONTPARNASSE _ PROMOTEUR _ DIFFUSEUR AGITATEUR DE PHOTOGRAPHIE _CRÉER DIFFUSION MOYENS PROPRES _ GALERIE DURÉE CINQ ANS _ RUE DE L'OUEST _ FERMETURE ORGANISATION STAGES PHOTOS _ JOURNAL CONTREJOUR _ MAISON D'ÉDITION REUSSITE AMPLEUR _ IMPORTANTE PUBLICATION MONOGRAPHIE DOISNEAU OUBLIEE DEPUIS LONGTEMPS _ AUTRES TOMBES DANS L'OUBLI _ GRANDS PHOTOGRAPHES _RONIS SIEFF ANACHRONIQUE _ FERME GALERIE EN 80_ OUVERT AUTRE GALERIE 90 _ DURÉE _ QUATRE ANS CRÉATION MAGAZINES _CONTREIOUR _ CAMERA INTERNATIONAL _ LES CAHIERS DE LA PHOTOGRAPHIE _ TOUJOURS PROCHE DES CRÉATEURS _ POURSUIS MÊME UNE OEUVRE ARTISTIQUE _ A LA POIS DE LEUR CÔTÉ _ ET DU CÔTÉ EDITEUR _ PLUS FACILE _ CÔTÉ MAUDIT ET SOLITAIRE DESPHOTOGRAPHES _ TU SAIS " PERSONNE NE PEUT ME COMPRENDRE " _ABANDONNÉ TOUT ÇA _ C'ETAIT DIFFICILE _ JE SUIS PARTI.

La bonne distance
Nori argumente qu'en photographie, tout est affaire de distance : de la bonne distance. Il ne faut pas tricher avec le regard et avec son objectif. Ce
n'est pas un télé qui réglera le problème, mais l'ouverture du dialogue avec le sujet, on ne vole pas un cliché, on tend la main et on saisit l'instant au
vol de concert avec l'autre. Un mètre trop près ou deux mètres trop loin : et tout est à refaire car l'on n'a pas su faire le premier pas... comme en
amour. La photographie pour Nori, c'est une histoire d'amour. Et il y a aussi des « histoires d'amour qui finissent mal en général » mais pour Claude
elles se finissent plutôt bien et si d'aventure ce n'est pas le cas, on ne verra jamais le cliché qui dormira dans les archives. Le cœur bat fort quand on
s'approche de la jolie brune qui fume sa cigarette au comptoir et qui vous sourit de façon enjouée, quelle joie de lui arracher la permission. Non pas
la permission de minuit, ni celle du baiser de chair, simplement l'entraîner pour un sourire dans la chambre noire. Quant au secret de laboratoire qui
pourrait s'en suivre, la pudeur de Nori (quinquagénaire romantique) nous interdit d'y pénétrer. Claude est l'homme d'un unique amour !
Des amants. Flash-back : « Toi et moi » ouvrage de photographies, Nori Claude, Editions En Vues, 1995. Noirs et blancs, les amants, mains dans
mains à bonne distance. « C'est mon ami Edouard (Boubat) qui m'avait transmis ce coup de cœur. Un jour au jardin du Luxembourg, il photographiait des enfants si
simplement que ce fut une véritable révélation. Moi qui cherchais confusément à exprimer des sentiments très contradictoires dans une
écriture adaptée, je me disais qu'il suffisait d'être le plus léger possible, pour exprimer une émotion qui se suffisait à elle-même. Par contre l'acte
photographique était important, il fallait créer une magie de l'instant, de la rencontre, un flirt photographique tout entier dévoué à l'amour. Il est très
difficile de s'approcher des amoureux sans les déranger, ils sont fragiles comme de la porcelaine et si on ne fait pas attention, ils peuvent se briser.
La photo telle que je la conçois demande de l'engagement, de la vérité...
Quelquefois, on avance maladroitement, on est gagné par la peur, la honte, on ne trouve pas la bonne distance. On appuie quand même sur le déclencheur bien qu’on sache qu’il manque deux ou trois bons mètres, qu’on est mal placé et que sur le film il ne se passera rien. »

L’enjeu « livre »
La photographie aime le livre, qui lui va comme un gant, quand la salle obscure sied au cinéma. On tourne les pages comme le défilement des 24 images et tout s’anime dans son film intérieur. Il faut construire l’image en lien avec d’autres et constituer le scénario d’une histoire. Une photographie doit tenir debout d’abord toute seule, avec son rythme propre, avec ses lignes, avec ses formes et ses contrastes internes et puis doit se mettre à exister avec les autres. L'animation du livre enrichit l'image unique et l'inscrit dans une continuité 1 soit esthétique, soit fictionnelle. Elle se nourrit du grain et du grammage du papier, de sa texture, de son épaisseur et des odeurs d'encre.
Elle reçoit alors la lumière comme l’écuelle l'eau dorée, c'est son rôle, que de la renvoyer dans les pupilles réfractaires. Le mur est trop froid pour la photographie, il casse son intimité et la déploie dans de trop grands formats pour meubler l”espace extérieur.
« Tout a démarré avec la découverte de Gibson et de sa trilogie ; alors que je balbutiais, il m'a fait ouvrir les yeux en m'imposant une réfléxion sur la structure du livre et sa maquette, sur le mystère qui peut naître de la double page ou des rapports mystérieux qui peuvent exister entre deux images. La finalité de tout mon travail s'est vite révélée à travers l'espace créatif du livre. Avec mon premier titre, j'ai compris que la photo n'était rien en elle-même et qu'il était nécessaire de la relier à un ensemble, comme une lettre dans une phrase, et que ce n'était qu'à partir de ce moment-là qu'on pouvait parler de véritable langage. De plus, le livre
impose une lecture en laissant la liberté d'effectuer son propre parcours. Je considère que le véritable original n'est pas la photographie, mais le livre.
« Dans les années 70, de jeunes photographes américains ont opéré une  rupture et ont commencé à réfléchir sur la spécificité du langage photographique, son autonomie mais aussi ses relations avec les autres arts. Ils ont imposé le fait que si la photographie était bel et bien un art, eux étaient aussi des artistes à part entière qui pouvaient réaliser des livres, exposer dans des galeries. Et l’on s'aperçoit que les photographes les plus novateurs tels William Klein,Van der Elsken, Jerry Schatzberg, Robert Frank étaient des
gens qui pouvaient aussi bien faire un livre qu'un film ».

Un album de famille
Difficile à suivre, Nori-l'énergie nous entraîne dans une maestria de la photographie comme art de la Corrida : de livres en expositions, d'éditions en festival, de reportages en baisers volés, de galeries en revues critiques -publie même un roman, puis revient à la charge de plus belle et bouleverse d'un coup le paysage photographique français avant l'estocade qui doit en irriter plus d'un. De l'amour des toréadors ! Quand on aime on ne compte pas, sauf pour l'instant de nostalgie. I’adolescence est nostalgique, elle brûle l'instant présent, flairant la fuite irrémédiable, à la joie irrépressible du « TOUT EXISTER ».

«  Moi, je crois vraiment que la photographie, au même titre que le
cinéma, sert à raconter une histoire. J'ai toujours été marqué par les gens qui ont su me raconter leur histoire, Leur histoire qui me bouleverse et change ma vie, et ceci dans toutes les pratiques artistiques : l'expérience de quelqu'un qui sait utiliser avec génie un langage en le renouvelant de l'intérieur.
« L'art ce n'est pas montrer les belles choses, mais les montrer d'une façon belle ››, qui disait cela ?
« ]'ai remarqué chez de nombreux photographes que leur vision
s'affirrnait très vite dans les cinq premières années de leur pratique.
Ensuite, ils ne font qu'affiner leur langage mais en n'opérant presque jamais de ruptures, de remises en question, comme si l'important avait été dit une fois pour toutes dans l'éclat physique et spirituel de leur jeunesse. »
Jamais l'ami Nori ne sort de ses gonds, a trop d'empathie envers autrui pour mordre, seulement un coup de griffe. Il sait bien que ça n'est pas aussi simple mais regrette la mollesse ambiante de l'épique-époque. Le marché de la photo ne tend-il pas à mondialiser la photographie, à lui enlever son caractère subversif ? Et le discours visuel à remplacer la magie émotionnelle du flash amoureux ? Quand il fait une photo d”Italie, il retient une
époque et lorsque l”anonyme quidam touriste voit une carte postale de la riviera, on dit que ça fait penser à Nori : ce qui est un beau compliment à ses yeux. Rejoindre l’inconscient collectif populaire Le comble de l'aristocratie véronaise ! Il conclut baroque et enflammé, comme dans un énième conclave photographique :
«  J’ai toujours privilégié l'appétit de vivre, le bonheur de FAIRE, l'indépendance d'esprit et Dieu merci j'ai été privilégié par le destin, qui m'a comblé. Je n'ai aucun talent pour photographier les choses tristes. Je laisse cela à d'autres qui se sont engagés sur la voie de la dénonciation sociale en témoignant des malheurs du monde avec conviction. Comme tous, je ressens les douleurs de la vie : la mort de mes parents et d'amis très chers m'a frappé et m'a sans doute rapproché de l'humanité au sens large.
«  À cinquante ans je ne mène plus la même vie que dans ma période post adolescente-célibataire à Paris. La famille que j'ai créée autour de moi apporte la sérénité et je retrouve dans la beauté d'Isabelle et de mes filles les trésors et les mystères de la féminité, les jardins extraordinaires de l'enfance et les conflits de l'adolescence qui obligent à ne pas s'endormir idiot. Je suis toujours curieux, toujours l'oeil qui pétille quand passent des jolies filles dans la rue. Mais je sais avec lucidité que derrière tout cela, le temps défile et que la mort n'est plus abstraction. Autant en profiter chaque jour... ! »

 L’imagerie norissienne
Il n”y a qu'un saut d'esprit entre « sémiologique » et «  simiesque » et que les sots qui l'ignorent. L’iconographie s'y prête. Retenir ce qui semble fugace. .. dans l'album de famille collectif où l'anonyme relaie le familier.
Le grand public s'y retrouve. En Nori, oblige ! Quelques petits mots tendres en exergue de ses ouvrages, cadeau oublié à l'encre soignée, qui interroge la mémoire de l'autre, sur la page blanche pour rappeler que « son » histoire est aussi « la nôtre ». Nori se partage, entre amis, comme un suave Valpolicella. Les mauvaises langues susurrent blasées que : « C'est assez des ces petites filles à la Balthus ou Lewis Caroll » ; mais nous voilà rassurés de la certitude que la postérité a oublié Hamilton, quand Nori, tout neuf occupe encore les devantures des librairies. Ce qui joue contre son image «  tout contre », (dixit Guitry à propos des femmes) est son apparente futilité, son évidente facilité.
Que l’on se souvienne de la photographie de ces deux retraités, se
tenant par le cou avec tendresse. Une image sublime où tout l'amour du monde se donne le mot dans l'oeil. Là où les académismes triomphent relayés par des universitaires, commissaires officiels de la machine contemporaine (comme a toujours été l'art depuis la Renaissance), les images de
Nori sont de telle facture que quelques étudiants curieux des décennies à venir redécouvriront sans doute cette appétence à l'art du bonheur. Le seul, le vrai. Celui qui enseigne un peu de la route du cœur.
Cela s'appelle aussi générer des formes classiques, qui parlent aux suiveurs. Inutile de souligner le propos. «  Au suivant ! », dixit Brel ou Gauguin,Matisse ; l'image tiendra encore debout seule, sans vieillissement ni artifice de tombeau, avec cette jeunesse : hésitation à dire ETERNELLE, devant laquelle s'est tant prosterné le poète Parnassien, peintre néo-machin ou norissien, qui tel a trouvé son île, de chocolat, Pâques ou Marquise.

 Rinascimento en terre d'images
« J'ai quitté la capitale au moment où j'avais l'impression que je n'avais plus d'histoire à vivre avec elle, que désormais mon action était vaine. Il y a aujourd'hui une overdose de galeries, de centres de la photographie, d'institutions, de projets et de stress. ]' ai compris qu'il était temps de partir pour un pays à travers lequel je pourrais agir et continuer à apprendre en retour, un véritable rinascimento. À la même époque, j'ai rencontré Isabelle
qui est devenue ma femme et nous avons rêvé ensemble d'un enfant et d’une maison au bord de la mer. Très vite Biarritz s'est imposée pour sa beauté métaphysique, pour les paysages et le peuple basque, pour les possibilités qu'il y avait de créer un lieu pour la photographie, une terre d'images ouverte sur le monde et les voyages, afin de transmettre mon expérience aux jeunes... et tenter d'y être heureux. »